Le monde tirait sur sa fin.

Derrière l’homme trainant son corps, le sang traçait son sillon dans le sable, comme un long coup de pinceau à travers la dune.

Lui, s’accrochait comme il pouvait : planter les ongles, tirer sur les bras, pousser des jambes. Ses mains brûlaient. Sa gorge était pleine de sang. Qu’importe. Racler, tirer, sentir la silice contre la peau. Peu importe.

Avancer, d’abord.

Ici il n’y a rien.

Rien.

Juste la mort.

Faut avancer. Peut être derrière la dune ? Une caravane ? Un campement, un autre type perdu ? Qu’importe. Avance. Faut avancer. L’autre, l’autre ce sera la vie.

Argo se trainait péniblement sur le sable, ses muscles crispés, il se recroquevillait, puis poussait son torse d’un coup sec. Il rampait par à coup, une main plaquée contre l’abdomen. Malgré les couches, il continuait de se vider. Chaque geste tirait ses dernières forces. Il savait. Il avait vécu suffisamment de combats pour savoir que les vaincus ne faisaient pas long feu dans le désert.

Il allait mourir ici. Trop loin des routes fréquentées, trop loin des villes libres et de leurs patrouilles.  Pour un convoi de plus, pour une histoire comme les autres. Qu’il ne raconterait pas. Il avait accepté d’escorter un Marchand depuis les Ruches vers le Temple. Une douzaine de jour de marche. Dix jours de désert. Pas grand-chose. Mais il aurait dû se méfier. Le marchand venait de loin : Asur, la cité des pierres, un convoi peu chargé. Des Opales, lapis lazuli, émeraude et saphirs. Un butin facile à écouler à la pièce, éparpillé en quelques malles tout au plus. Du petit lait pour des pillards.

Ils avaient dû les observer partir et s’enfoncer dans les dunes. L’attaque avait eu lieu le deuxième jour. Calmement, un homme était apparu sur une crête. Le long fil de la caravane s’était arrêté. En silence, plusieurs hommes étaient tombés. Pas de note vibrante pour accompagner le néant, seul le bruissement du sable. Un reflet de métal poli fiché dans le corps.

Puis un long hululement… De nouvelles silhouettes le long des crêtes. Encerclé.

Argo était à l’arrière garde. En quelques seconde il comprit : Trop peu nombreux, en mauvaise position, surpris. La caravane n’avait aucune chance. Il ne voulait ni mourir ni être réduit en esclavage. La solution s’imposait : fuir.

Il avait claqué les bêtes autour de lui et avait commençait à courir. Un pillard était posté loin sur la dune à sa droite, mais ils avaient laissé l’arrière débouché. Il avait atteint la crête. Et aurait dû se jeter derrière la pente, mais sa curiosité fut plus forte et il se retourna. Ses quelques secondes immobiles furent les seuls nécessaires pour assurer le tir. Il aperçut un éclat venu d’un point noir, et reçu le harpon de plein fouet. Il ne portait que des vêtements. Les seuls morceaux de métal qu’il avait pu acheter pour se protéger était pour son épaule directrice et un cache cœur. La pointe se ficha loin juste en dessous de la clavicule. Le choc le déséquilibra.

Depuis, il rampait. Personne ne l’avait suivi. Pourquoi faire ? le vide brulant se chargerait de lui.

Chenille bavant sa vie, perdue dans l’immensité du désert…

Il était parvenu au sommet de la dune. Mais plus rien ne fonctionnait. Il jeta ses dernières forces et son corps bascula dans la cote. Il se sentit rouler et le sable foula son visage.

Il essaya d’ouvrir les yeux, quelques grains coulèrent dans ses cornées et les muscles frémissèrent sans succès.

Finalement tant pis. Tant pis pour ce ciel orange, tant pis pour le futur des cités libres. Tant pis pour la vallée d’Orgam. Pourquoi l’avoir quitté ? pourquoi avoir laissé les fermes et les plaines bourgeonnante ? Pourquoi avoir choisi le vide brûlant ? Il s’était enflammé. Il avait eu le vertige.

Voilà ce qu’il avait fait. Il s’était enflammé. Pousser par les volontés nouvelles qui émergeaient de l’est, il avait décidé d’embrasser la vie des écorchés et avait rejoint Les cités libres autoproclamées. Lui, habitant des vallées, un homme de l’ouest, un vert de terre comme les appelaient les vagabonds des sables.

Pour un gars qui avait toujours vécu sous les lois de La Parole, c’était un saut dans le vide. Un espace libre. Chaque pas était devenu une aventure. C’était le vertige du désert. Et le rêve était grand. Les cités avaient réussi à tisser un réseau au milieu du néant. Perdu et retrouvé, personne n’aurait pu imaginer les déserts habitables quelques décennies plus tôt. Mais il avait pu voir les long sillons des caravanes à travers les dunes, les centaines de campement brillants au milieu des arrêtes noires. Il s’était retrouvé au pied des immense murs de fer, de boue et de verre que formaient les Enclaves pour se protéger des pillards. Inimaginable.

Chaque jour était un nouveau combat : trainer son humidité dans les sables … Repérer les coupoles scintillantes des enclaves et tracer sa voie dans les dunes… Malgré les lions des sables, les fêlantes, les saute-sabre, les pillards, les cannibales et, bien sûr, les tempêtes qui vous décollaient du sol, les éclats de silices tourbillonnants qui découpaient hommes et animaux… Mais il y avait les visages derrières les murailles, les nuits dans les caves humides, les chants des premiers. Les sourires, partout, dès les remparts passés.

Il aurait aimé raconter ça à ses frères. Retrouver son père et subir son regard accusateur avant de le prendre dans ses bras. Qu’il sente sous les chairs tannées comme son fils était devenu un homme.

Il le pardonnerait.

Oui, il serait pardonné. C’est bien. Il se sentait couler sous le sable. Le versant était à l’ombre et les grains s’était rafraichi sous les vents humides de l’ouest. Les pointes froides fondaient sur sa peau brulante.

« Le monde tire sur sa fin » Pensa t’il.

Et maintenant l’extinction… Pourquoi pas. C’était beau. Il avait fait ce qu’il avait pu. Il avait donné sa vie pour ça.

« C’est bien. Ne t’inquiète pas. Pas besoin d’aller plus loin. »

Un type retrouvera tes os et tes vêtements déchirés par les vents. Il nouera un bandeau sur ton crâne, recouvrant tes orbites vides : plus de soleil. Il crachera sur ton front : ce sera ta dernière eau. Il prendra ton sabre et retrouvera son chemin. Comme tu avais trouvé le tient.

« C’est bien. Ça suffit. Ne bouge plus. Laisse le sable t’emporter. Laisse le sable t’emporter. »

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