Aujourd’hui, Mathilde à douze ans. Elle attend patiemment dans son lit. Elle, elle sait. Le ciel est encore de son bleu pétrole. Quelque zébrure dorée tâche le noir immense.  Mais il est beaucoup trop tôt. Trop excitée pour dormir, elle attend. A travers les persiennes, elle attend que le ciel commence à fondre vers l’orange. Normalement, il faudrait aller chercher les beuglantes, les traire, aller chercher l’eau, relancer le feu et commencer la cuisine. Mais aujourd’hui elle pourra attendre. Parce qu’aujourd’hui Mathilde à douze ans. Elle pourra attendre que le soleil soit haut et que les odeurs de broue emplissent la maison.  Après ça, sa grand-mère s’occupera d’elle. Elle prendra un bain et on la parfumera, elle mettra les beaux vêtements, les cols de dentelles, on la peignera et on la coiffera, elle portera les colliers de cuivre et le voile.

Elle sait.

Quelques mois auparavant sa cousine a passé la cérémonie des voiles avec d’autres filles du village. Tout monde était là, même ceux des fermes de la saignée, plus hauts dans la montagne. Tous étaient dans les habits des grandes occasions. Plusieurs troupes avaient rejoint l’hôtel. Ils avaient tué un bêlant et passé l’après-midi à chanter et danser. Son père avait ouvert les vannes de la place ronde et l’eau avait rempli le bassin. L’air s’était humidié. Il faisait frais. Pas de travaux, pas de Parole, tous les enfants du village jouaient sous les arroseurs tandis que les hommes buvaient du lait fermenté et de l’alcool de grain sous les arches de l’hotel.

Ça avait été une belle journée. Elle avait revu ses cousins de derrière la muraille. Elle adorait son cousin Archil. Il souriait toujours quand il la voyait. Ils parlaient des grandes plaines et de l’océan. Il lui racontait les meutes de chien d’os qu’ils pouvaient voir : des taches noires perdues dans les savanes mouvantes. Parfois il s’attaquait au bétail et à chaque fois le père et les oncles partait à la chasse. Il avait pu en voir un de près une fois, un vieux mâle. Un des oncles l’avait tué au harpon. Les os du crâne et du museaux était tellement brunit qu’il se confondaient presque avec la fourrure noire. Seuls les crocs du monstre était d’un blanc éclatant. Son père lui avait dit qu’il fallait se méfier de ceux-là : ils étaient vieux et rusés. Ils avaient eu le temps d’apprendre.

Une fois elle était allée chez lui, avec ses parents. Dans leur enclave au-delà de la muraille. Le Socle ça s’appelait. Ils avaient mis deux jours entiers en chariots et avait passé la nuit dans un avant-poste de la Parole, près de la brèche d’Ogram. Elle ne se souvenait pas de l’avant-poste et des soldats mais de la grande statue qui gardait la passe. C’était la première fois qu’elle voyait une construction si imposante. Elle n’avait jamais imaginé que l’on puisse construire si haut. Bien plus haut les silos de la ferme.

Après ils étaient descendu par un chemin très étroits et étaient arrivé à l’enclave du Socle. Comparé à l’Hotel ou elle vivait, c’était sinistre : Accroché au flanc de la montagne, ceinturé de divers niveaux de palissade, les peaux tannées pendaient partout et des centaines d’os blanchi par le soleil menait au cœur du village, où les plus grandes constructions se trouvaient. Là-bas aussi ils avaient beaucoup mangé. Mais elle, elle n’avait pas pu. L’odeur des tanneries lui avait donné la nausée. Tout leur village sentait la viande et le cuir. Ils n’étaient restés qu’une nuit. Son père avait vidé des sacs de farine et ils étaient repartis avec des fourrures et de la viande. L’odeur n’avait disparu que bien après avoir traversé la brèche d’Ogram et d’être redescendu dans la vallée.

Et quand elle se tenait trop près d’Archil elle pouvait sentir le Socle lui coller à la peau.

Son souvenir glissa en sourire. Elle était sûre qu’il serait là aujourd’hui, les oncles et tous les autres. Aujourd’hui elle a douze ans.

Le ciel avait commencé à s’éclairer et les premières lueurs traçaient à travers les persiennes. Le noir se morcelait. Elle entendit le crissement de la vanne principale et le glouglou de l’eau courant à travers les canalisations. Son père était levé. Sa mère était probablement déjà dehors mais elle savait qu’elle devait attendre que sa grand-mère vienne la chercher. C’était comme ça. Personne ne la verrait avant qu’elle n’ait revêtu les voiles.

Après cela elle se promènerait dans le village et chaque maison sortirait pour la voir, elle et les autres filles en âge. Elles se rendraient devant l’Autel et chacune d’entre elle réciterait les Lois de la Parole, puis le vicaire les bénirait et enlèverait les broderies qui leur couvrirait les cheveux et le visage. A ce moment-là la fête débuterait.

Sa mère et sa grand-mère lui avait expliquée en détail ce qu’elle devait faire et dire. Très simplement : rien. Juste le serment quand le vicaire le demanderait, puis, une fois la cérémonie passée, ce qu’elle voulait : désormais elle ne serait plus une petite fille mais une jeune femme.

Elle n’était pas très sûre de ce que cela signifiait, mais elle sentait qu’un nouveau monde allait s’ouvrir. Sa mère lui avait dit que pour un certain temps elle serait envoyée au Silo, à l’Atelier, puis au Temple, et qu’après avoir servi pour la Parole, elle pourrait rentrer, si elle le désirait. Elle serait en âge de choisir sa Voie.

Une de ses cousines lui avait parlé du Silo. Elle lui avait dit que c’était dur, qu’ils passaient leur journée à moudre et à travailler les céréales de toutes les vallées, que les murs et les sols étaient glissant de farine et tout paraissait blanc. Elle y avait rencontré des centaines de jeunes filles, comme elle, et que c’était parfois drôle, malgré le travail harassant, encore plus fatiguant que celui de la ferme mais qu’il fallait y passer pour apprendre à bien travailler les grains : c’était comme ça. De grands fourneaux tournaient jour et nuit et une odeur de pain flottait en permanence. Ce n’était pas si désagréable, mais elle n’avait pas aimé. Elle avait aimé le Temple, par contre.

Elle avait dit que c’était la plus belle ville qu’elle ait jamais vue.

Elle lui avait parlé du palais d’Ogram et des prêtres régissant la Parole. Elle lui avait dit que là-bas une rivière coulait jour et nuit et que le matin les murs perlaient de rosée, reflétant le soleil jusque sur les plus hautes tours. Avec beaucoup de sourires, elle lui avait parlé des jeunes soldats qui faisait leurs classes, des innombrables échoppes et des voyageurs de passage. Elle avait même pu voir des écorchés, les habitant des déserts de l’Est, venu acheter les fruits des vallées.

Mathilde avait toujours rêvé d’en voir un : Archil en parlait souvent. Il disait qu’il en passait à l’enclave du Socle, qu’ils troquaient des pièces de métal contre des fourrures, puis repartaient. Mais à chaque fois les gens se méfiaient. Son père disait qu’ils étaient roublards et n’hésitaient pas à voler s’il le pouvait.

Un jour, alors qu’elle préparait le souper avec sa mère, son père était rentré avec un étranger.

Elle était petite à l’époque mais elle se souvenait bien de son visage, la lenteur à laquelle il s’était assis et avait enlever l’étrange turban qui le recouvrait entièrement, ne laissant qu’une simple fente là où brillaient deux yeux d’un vert vif. Elle s’attendait à voir un être totalement différent sous les bandelettes. Mais il était comme eux. Le teint plus sombre, peut-être. Elle était restée s’occuper du feu tandis que lui et son père discutait autour d’un bol de broue et de lait fermenté.

Plus tard, son père lui avait expliqué qu’il vivait loin par-delà la muraille, par-delà la tranchée, bien plus loin que les plaines. Et qu’il s’était égaré.

Elle aimait rester écouter les histoires des gens de passage. Beaucoup venaient s’asseoir un moment avec son père. Il faisait partie des Ingénieurs et, pour surveiller les canalisations, prendre des mesures pour de nouveaux puits, ou former d’autres Ingénieurs, il voyageait beaucoup dans les vallées : naturellement, il se tenait informé.

« Aujourd’hui j’ai douze ans, je me défais du voile, demain je choisis ma voie » Mathilde sourit.

Elle n’avait pas peur du travail du Silo et de l’Atelier, elle avait hâte de voir le Temple. Elle rêva un moment de sa vie future. Tout ce qu’elle y découvrirait.

Le matin s’allongeait et, perdue dans ses pensées, elle ne prêta pas attention aux cris des jappeurs.

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