« Et ceux-là ? »

-Avec Okhtar. Pour les mines.

Assis sous sa tente, Les prisonniers défilaient devant Sandkha. Une quarantaine d’hommes, femmes et enfants attendaient qu’il choisisse leur destin.

Le gardien raya une ligne sur son carnet.

Il devait préparer les caravanes rapidement, avant que les nouvelles de sa présence dans la vallée n’arrivent jusqu’aux oreilles de la Parole. Il n’avait aucun intérêt à rester plus longtemps : le raid avait été fructueux. Trois fermes en une matinée. Des réserves d’eau pour plusieurs lunes, quelques animaux, des breloques, des vivres et beaucoup d’esclaves. Quelques-uns de ses hommes étaient blessés, mais aucun mort. On ne pouvait pas en dire autant des prisonniers : beaucoup étaient sévèrement meurtri. Il allait devoir les faire soigner avant de pouvoir les vendre et ça ralentissait la marche. Il y avait toujours des dérapages.

Le Gardien se tourna vers lui tout en continuant de griffonner.

«  La Ruche ? »

-Ils en veulent douze. De préférence des femmes.

-Douze. Age ?

-Pas précisé.

-Neuf. Quatre du milieu, deux anciennes, trois fillettes.

-Ça suffira.

-Reste un. Ancien. Habile.

-Type ?

-Marin. Vert.

Sandkha se releva.

« Alors c’est réglé. Les autres peuvent partir. On se retrouve aux confluents après les dépôts. Camp pour deux lunes. Je me rends au Refuge avec l’invendu. On verra si les Squelettes ont en besoin. »

Le partage était fini. Chacun connaissait son rôle. Les bêtes seraient sellées et les caravanes partirait bientôt. Deux vers l’est, une vers le nord. Les lieutenants connaissaient leur destination et le Gardien leur communiquerait, à eux seul, le prochain point de rendez-vous.

Sandkha se sentait léger. Après trois semaines passées à travers le désert pour réunir les hommes, deux à observer les fermes et les départs de patrouilles. Sans compter les heures passées à planifier l’attaque à proprement parler, il avait réussi un de ses plus gros coups. Et sans combats, ou presque. Personne n’avait réellement résisté : La surprise avait été totale. Un vrai poignard dans l’obscurité.

Maintenant, il avait le temps.

Il avançait au milieu du campement qui se défaisait : les toiles se pliaient, les dernières caisses de vivres passaient de main en main et chacun se servait. Quelques habitants de la Nuée vinrent à sa rencontre et l’aspergèrent de leurs gourdes. Il leur souri et cracha à leur pied. Toute cette eau devait leur monter à la tête. Comment leur en vouloir ? Ils étaient maintenant riches comme des verts ! Il continua son chemin, le visage ruisselant.

Oui décidément il avait de quoi être fier. La Parole n’allait pas en revenir. Trois fermes proprement vidées en une matinée. Et c’était lui, Sandkha, qui avait tout organisé. Quand la nouvelle filerait à travers le désert, nul doute que d’autre chefs voudraient se joindre à ses forces.

Il souriait maintenant à pleine dent tandis l’eau lui coulait dans le cou.

Il monta vers le somment de la petite colline derrière laquelle ils avaient dressé leur camp et arriva à sa tente. Okhtar avait commençé à plier la lourde toile. Lui aussi était trempé.

« Humide ? »

Il se retourna, surpris.

« Ha ! Sand’ !  Ouaip, contents comme en forêt ! Ils m’ont presque fait prendre un bain les abrutis ! » Il secoua sa jambe, le pantalon trempé collait à sa peau, quelques gouttes tombèrent au sol.

Il poursuivit, renfrogné : « Tu m’envoie aux mines alors ? »

-Il faut bien quelqu’un. Tête de porc t’as à la botte, t’es le mieux placé.

-Mwaip. J’aime pas les mines, tu le sais. Ces maudites portes… Elle te brise les oreilles dès qu’elles bougent. Et tu sais jamais ce qu’il pense, le vieux fumier. J’srais pas étonné qu’il me les ferme au groin, que je me retrouve à briser des cailloux.

-Vu ce que tu leur amène ça m’étonnerait.

Il continuait de plier la tente.

« Et toi alors ? »

« Moi ? Refuge »

– Seul ?

– Seul. » Sandkha laissa flotter sa réponse. : « Enfin non. Un dernier invendu. A vérifier.

– ça va finir par être ta maison. Combien de fois ces dernière lune ? deux ? trois ?

– Quatre.

– Fais gaffe quand même. Les squelettes ont des idées tordues.

Il n’y pensait déjà plus.

Sandkha regardait par-dessus la petite crête. Le camp était presque fini de plié. De vrai écorchés pensa t’il. L’habitude : les gestes lents et maitrisés. Répétés chaque matin, chaque soir, chaque jour, pendant une vie entière. Personne ne menait la science du bivouac aussi bien qu’eux. Dans une heure tout au plus il n’y aurait plus aucune trace de leur présence. Plus de soixante hommes avait pourtant séjourné là.

Il aida Okthar à charger les montants et la toile sur la bête de somme, ils harnachèrent les caisses de vivres et les gourdes. Quand ils eurent fini Okthar lui claqua l’épaule.

« Le Gardien a les ordres ? »

Sandkha acquiesça.

Il cracha dans sa main et la lui tendit. Sandkha cracha dans la sienne.

« Par-delà la Muraille, hein ? »

-Par delà la Muraille. » Il hocha la tête dans un sourire.

Il regarda son compagnon rejoindre sa troupe qui s’était déjà mise en file indienne, prête au départ. Quand il eu atteint la tête, il se retourna et lui fit un dernier signe avant de lancer l’ordre de marche.

Un sentiment étrange figea Sandkha. Présage ? L’air s’était rafraichit.

Non… Tête de porc n’allait pas l’enfermer. A fil du temps ils étaient devenus ses meilleurs fournisseurs. Et même s’il était devenu encore plus cinglé depuis qu’un esclave lui avait arraché la moitié du visage avec une pioche, il s’y entendait encore en affaire. Il le reverrait dans trois semaines, aux confluents, comme convenu.

Il regarda la deuxième caravane partir, assis sur une escarre dans la roche. Eux devaient se rendre aux Ruches. Dix jours vers l’est, trois vers le nord. C’était une des cités libres les plus proches des terres cannibales, la vie y était rude, mais les échanges avec les Ruchards qui proliféraient sur la côte faisait prospérer l’enclave.

Le gardien vint à sa rencontre, flanqué de ses fils, deux mastards aussi mats que sa barbe était blanche. L’un d’eux trainait l’invendu : un homme d’une quarantaine d’année, cheveux clairs et peau à peine brunie. Un vert de vert. Il portait au col deux galons. Ingénieur pour la parole, un marin pour lui. Si les trouveurs du refuge en avaient besoin, il en tirerait un bon prix.

Un coup dans le bas du genoux et l’homme s’écroula. Il n’avait pas l’air blessé, un peu de sang sur le visage, une arcade éraflée, juste malmené pour qu’il se tienne calme. Deux jours, peut être trois à travers la muraille, jusqu’au refuge. Il tiendrait.

« Le dernier. Les marcheurs ont leurs ordres. C’est le départ. »

Le gardien parlait peu, par habitude : économie d’humidité. On pouvait dire qu’il était le gardien de l’humide, de la trace dans le sable. Ses hommes étaient de loin les maîtres du désert. Aucun pillard ne survivait leurs traques. Qu’ils aient virés de bord, et la cité des Nuées aurait perdu son commandant. Sandkha savait que sans lui, de nombreux coureurs se seraient déjà dispersés et que ce raid n’aurait jamais eu lieu. Les fermes auraient été brulées, les arroseurs saccagés.

Les garnisons avoisinantes seraient arrivées et c’aurait été un massacre…

Il hocha la tête et cracha dans sa main. Tous les lieutenants et lui-même savaient ce qu’ils avaient à faire. Le vieil homme mêla sa salive dans sa paume rocailleuse et la tendit à son tour.

C’était le départ, et lui, il restait.

Il allait devoir affronter la muraille et ses patrouilles constantes, les risques d’éboulements, et il fallait rejoindre cette maudite passe et trouver les brèches. Seul, il avait l’habitude, il allait souvent voir les squelettes. Mais à deux, surtout avec un prisonnier ?

Il releva la tête. Quelques étoiles brillaient déjà.

Bon. De toute façon il allait rester là pour la nuit. Guetter si d’aucun ne suivait les caravanes. A son tour de garder. Il avait le temps.

Il s’assit face au marin.

« Tu connais le refuge ? »

Interloqué, l’ingénieur se figea.

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