Il marchait depuis quelques heures sur l’étroit sentier quand il entendit le claquement d’une pierre détachée. Il s’immobilisa, imposant l’arrêt à l’esclave d’un geste sec sur ses liens. Aucun bruit, que les longs murmures du vent dans la roche. Il attendit quelques instants. Chacun de ses sens en éveil.

Il connaissait cette montagne jusque dans ses entrailles pour y avoir vécu plusieurs semaines au cours de ses nombreux aller-retour jusqu’au refuge des cartographes ; il pouvait ressentir les lentes palpitations de la roche, les remous du vent lorsqu’ils remontaient de la vallée, chargé d’humidité. Mais à présent il cherchait le sable déposé dans les failles par les dernières brises du désert.

Versant ouest. Plein nord. Encore six heures de nuit. Il devait atteindre une saillie dans la falaise, un étroit chemin caché du sommet, invisible du bas par les aspérités du terrain. Là il pourrait avancer doucement.

Il se doutait que la Parole aurait à présent découvert les attaques, en supposant que quelques vigies n’aient déjà donné l’alerte dans l’après-midi. Mais aucune des tours de guets proches n’avaient allumés leurs feux et les messagers mettraient encore quelques heures avant d’alerter les garnisons perchées et leurs patrouilles.

Il se détendit. L’obscurité était parfaite, la lune éclairait juste assez pour suivre le chemin, il savait que la lueur d’une torche signalerait l’arrivée des soldats de la parole. Bien sûr il y avait les tigres ou les sautes sabres… mais pour l’instant il n’en avait détecté aucune trace.

Il se retourna vers son prisonnier. L’homme avait l’air fatigué mais alerte. Il voyait son regard se poser tout autour, y compris sur lui-même, attendant un signe.

« Avance »

Un geste de la main et ils continuèrent leur lente ascension.

Le soleil était déjà levé depuis longtemps quand ils atteignirent ce que Sandkha aimait appeler son perchoir : une caverne reliant plusieurs tunnels dans la montagne et un promontoire rocheux au-dessus de la falaise. Le spectacle était impressionnant : à perte de vue une vallée asséchée, traçant des lignes serpentines à travers les vestiges de champs et de forêts et loin, un point dans l’horizon, une coulée de sable blanc à travers la montagne érodée : les portes du désert. A certaines heures le soleil glissait sur la silice, bloqué par la montagne, et cette porte s’ouvrait sur un bain de lumière… Une porte vers le paradis ou l’enfer.

Il songea à ses compagnons qui les avaient traversés la veille, probablement aux premières lueurs de l’aube. Ils avaient dû camper le long du rempart pour ne pas affronter le soleil et les premières poussées du zéphyr sur les sables endormis. Quelques heures, tout au plus, le temps que les salutations entre le désert et la vallée se fasse, que les vents ne s’apaisent.

Il dressa un camp sommaire, inspecta quelques-uns des tunnels de la caverne qui serait leur logement. Emit un hululement qui résonna dans les ténèbres. Se perdant en écho, il chercha une réponse qui ne vint pas. Ils étaient seul.

Quelques-unes des cavernes formaient des pièges à eau et une végétation chétive y avait poussé. Il prit les gourdes, vérifia que son nouveau compagnon était bien attaché, et partit renouveler leur stock. Lorsqu’il revint, l’homme était déjà allongé. Il lui versa quelques gouttes sur le visage et lui tendit la poche de cuir.

Le prisonnier prit la gourde et but quelques gorgées.

Sandkha savait. Il devait garder le prisonnier confiant, le nourrir, lui donner à boire, mais pas trop. Un esclave fatigué, voire épuisé, était toujours plus docile. Et il savait pertinemment qu’il ne pouvait pas baisser sa garde. Les naïfs ne faisaient pas longue eau. Trop d’histoires de gardiens étranglés ou la tête broyée.

Sur ses gardes, il posa les entraves au pied du prisonnier qui le regardait mollement

Demain, au plus tard vers midi, ils seraient chez les cartographes. Le risque était encore présent mais chaque pas dans la montagne les éloignait des patrouilles et lentement, Sandkha se rassurait.

Les esclaves étaient bien traités dans l’enclave. Ils étaient en fait employés pour quelques semaines, sur des taches spécifiques selon leur « entretien » avec le libraire. Après, en fonction de leurs comportements, on leurs laissaient le choix : rester ou partir. La vie était paisible au refuge, trop bien caché, trop loin dans la montagne, extrêmement bien surveillé et défendu… Beaucoup restaient. Certains travaillaient au ravitaillement de la cité en eau et en nourriture. Le libraire était bon juge.

Tout en regardant la ligne de lumière qui s’approchait à mesure que le soleil montait par-dessus la falaise, il se mit à sourire. Il aimerait voir le visage du Marin quand il rencontrerait le Libraire.

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