Le bourdonnement électrique s’intensifiait, au début presque inaudible, il faisait à présent vibrer les canalisations avoisinantes. Depuis la porte de l’abri il pouvait voir la lourde masse de nuages s’approcher. Ils recouvraient l’horizon depuis les montagnes en couche successives. Ils étaient arrivés du plateau la veille, s’étaient répandus comme une onde durant l’après-midi. Ce matin seuls quelques rayons perçaient et la plaine entière était recouverte d’une fine brume.

Lui, sortait toujours tôt, aux premiers rayons. Il devait vérifier les panneaux solaires et réaliser quelques travaux de maintenance bénins pour son unité de production. Il avait observé un second front de nuages s’étendre, plus haut dans l’atmosphère, encore une fois en partance du plateau. Il n’était pas au courant d’un changement de configuration climatique, mais il ne s’en inquiéta guère plus. Cela faisait longtemps qu’il s’était abandonné à l’ennui et à la solitude, il aimait ses quinze hectares de tuyauteries, de rails, de régulateur de pression, de câblages et de valves. Il connaissait les stades de productions et leurs lots d’alarmes et de sifflement. Les dégagements de gaz ne le surprenaient plus. En deux ans il n’avait jamais eu à souffrir que de quelques retards dans ses livraisons : la plupart du processus était automatisé et s’auto-régulait. Chaque matin, midi et soir, il vérifiait le registre du logiciel de gestion, lui-même relié au relais logistique d’acheminement, qui vérifiait en permanence que les matières premières et l’énergie maintenaient le complexe en état de marche. Il ne rentrait en contact avec ses superviseurs que pour les contrôles de routine, une fois tous les deux jours. Le reste du temps il ne faisait que vérifier des messages. Être ingénieur de maintenance sur une unité de production isolée lui allait bien. Il aimait monter sur le contrefort de la montagne qui s’étendait à l’est et observer l’immense plaine industrielle. Sur des beaux jours, sans correction d’humidité, il pouvait voir à plus de quatre-vingt kilomètres : silos, dômes, serres, antennes de communication, unité de production… les fils lumineux de cargaisons rentrant et sortant de trous béants dans la plaine, menant aux usines souterraines et aux gigantesques mines qui rongeaient les montagnes par les racines. Mais aujourd’hui aucune chance : la brume arrivée dans la nuit semblait se fixer et tout autour de lui il ne pouvait plus voir que les parcelles adjacentes. Il vérifia les registres, rien à signaler. Mis à part les capteurs météorologiques qui s’affolaient, tout était en ordre. Tout en feuilletant les pages du rapport, il pensa à vérifier ses notifications et ouvrit l’interface de communications.

Plusieurs messages urgents étaient arrivés dans la nuit, l’équipe du climat signalait des perturbations sur lesquels ils travaillaient. Ils faisaient état du front nuageux qui interféraient avec les panneaux solaires et conseillaient aux ingénieurs de vérifier les générateurs secondaires ainsi que les transformateurs des lignes principales. Pour l’instant les pertes étaient équilibrées par les productions d’énergie hydrauliques, mais quelques dérivations momentanées n’étaient pas à exclure. Auquel cas certaines unités seraient coupées du réseau. Il observa la carte attachée, couverte d’un diagramme : son unité faisait partie d’une zone d’exclusion suggérée afin de prioriser l’alimentation des stations souterraines. Il continua sa lecture, et appris, sans surprise que l’ingénieur était en droit de mettre son unité en arrêt et d’attendre que les conditions reviennent à la normale. Tout cela il le savait déjà : cela faisait partie des protocoles en cas de dérèglement.

Un deuxième message résumait les dispositifs de sécurité à mettre en place en cas d’arrêt de la production, les arrêts d’urgences et les nœuds d’acheminement à isoler. Un troisième signalait qu’une brume chargée électriquement s’installait sur les couches supérieures de la plaine et préconisait au personnel de surface d’utiliser leur équipement de protections lors des sorties, une autre note attachée résumait les dangers électriques et comment s’isoler efficacement afin d’éviter des arcs potentiels. La dernière note, arrivée ce matin, faisait état du maintien des travaux sur les machines réglant le climat de la plaine, il y apprit que la défaillance provenait d’un défaut de l’intelligence artificielle qui avait programmée un rééquilibrage de l’atmosphère jusque dans les hautes strates et avait surchargé les lignes pour adoucir les pertes prévues d’énergie solaire. Une erreur d’estimation de la machine coutait plusieurs centaines de gigawatts ; perdus en ionisant l’atmosphère.

S’ensuivait une liste de dérèglements potentiels dû à la prolongation de l’anomalie, dans laquelle on signalait la perte probable des signaux aériens et des communications hertziennes depuis le centre de la plaine vers les périphéries.

L’ingénieur se remémora les étapes d’arrêt de son unité. Il connaissait le manuel presque par cœur mais l’ouvrit tout de même par acquis de conscience. Il lança le processus d’arrêt en rentrant les commandes sur son interface et écouta les ronronnements s’estomper. Au bout de quelques minutes, seuls les chuintements de valve relâchant leur pression et les dernières vibrations lentes de moteur souterrains se faisait ressentir. Il vérifia ses données, toutes les valeurs baissaient en temps réel. Il attendit encore quelques instants et vérifia manuellement les informations relayées par les différents capteurs de son unité. Apparemment des activités électriques inhabituelles étaient apparues sur les secteurs nord-ouest mais l’arrêt s’était effectué sans encombre. Un message d’erreur apparu : malfonction des capteurs. Il regarda par le réseau de surveillance les zones concernées : une brume épaisse s’était étalée. Il put voir des arcs électriques illuminer l’obscurité cotonneuse. L’électronique fragile des capteurs ne résistaient pas aux décharges mais la structure entière de l’unité agissait comme une cage de faraday pour ses « organes » les plus sensibles. La brume était à plusieurs centaines de mètres de l’habitacle lui-même enfoncé dans la terre, au milieu d’un dédale de métal et de câbles.

Il se décida à sortir et gravit les marches reliant son bunker à la surface. Il pu sentir lorsqu’il atteignit la porte ses poils se hérisser. L’ingénieur monta l’escalier et l’échelle qui menait au sommet de son antenne-relais. Pas plus d’une dizaine de mètres n’était nécessaire pour dépasser la couche de brume et voir dans la plaine. Une colonne d’un brun foncé s’élançait à présent depuis le plateau jusqu’à la seconde couche nuageuse qui s’était étendue jusqu’aux sommets des montanes entourant le bassin. Lentement, les nuages atmosphériques s’épaississaient tout en prenant cette nouvelle coloration, ils décrivaient une circonvolution dont l’épicentre se trouvait quelque part sur le plateau : là où les machines climatiques donnaient leurs ordres. Au-dessous de lui, sur plusieurs kilomètres, les ombres industrielles surnageaient çà et là à travers la brume. Il y voyait des arcs électriques dont la lumière fugace tachetait un brouillard qui se recouvrait instantanément d’une couche d’ocre. Il observa quelques instants la brume qui se répandait à travers les enchevêtrements industriels, de plus en plus proche… Il décida qu’il était temps de se mettre en combinaison. En redescendant l’escalier vers l’habitacle, il sentit un grésillement dans ses oreilles. Il s’arrêta sur le pas de la porte et observa le ressac des nuages qui s’épaississaient de minutes en minutes au-dessus de lui. Hypnotisé par le spectacle, quelque chose en lui hurla au danger. Le bourdonnement dans ses tympans, l’électricité ambiante de l’air, la pesanteur de l’atmosphère humide… Trop de signaux inhabituels… Son corps ne suivait plus. Il chassa ces pensées en visualisant l’habitacle et sa logique de construction : ils étaient conçus pour résister aux fuites de gaz, aux glissements de terrain, même dans le cas d’une explosion critique en plein stock de matières fossiles, l’intégrité de la capsule ne serait pas en danger… Un ingénieur suivant le protocole pouvait vivre jusqu’à deux mois en autonomie totale dans une unité coupée du réseau, dont trois semaines sur les réserves de l’habitacle seul.

Après être rentré, il enfila sa combinaison et vérifia le contenu de sa boite de message. Rien de nouveau. Il alluma l’écran secondaire de l’interface de communication. Il pouvait voir quelques images grésillantes du ciel. Il s’aperçut que les images étaient de ce matin : le ciel y était encore clair et la colonne brume qui prenait le centre du plateau était à peine visible. Lorsque le signal n’était pas trop perturbé il pouvait lire « alerte météorologique » en bas de l’écran. Même chose sur les canaux secondaires. Une boucle dans les programmes. Il soupira en éteignant le poste. Décidément, jamais rien de bien aux informations.

Il entreprit d’écrire un rapport à ses superviseurs, peut être allaient ils pouvoir lui expliquer ce qui se passait ?

Il commença par l’usuel rapport de production dans lequel il donnait l’heure de lancement du processus d’arrêt, l’heure d’arrêt de la production, et l’heure à laquelle les vannes s’étaient refermées, isolant l’unité du reste de sa grille. Il remarqua que deux circuits n’était pas correctement clos. Perte infinitésimale mais étanchéité imparfaite, il allait devoir les vérifier manuellement. Il y fit état dans son rapport. Puis il décrivit ses observations climatiques tout en demandant s’il était possible d’obtenir des informations complémentaires et combien de temps durerait l’anomalie. Il se relu, satisfait, et envoya le message.

Même s’il n’espérait pas de réponse dans la seconde, il se doutait que chaque ingénieur bloqué dans son habitacle était devant son écran et que les bureaux de communications devaient fonctionner à plein régime. Il imagina les pertes engendrées par la coupure des centaines de parcelles-usine de la plaine… Les trains éternels arrêtés dans la brume… L’état de crise du Plateau et des usines souterraines… Quelle pagaille pour une erreur informatique !

Caché dans son bunker, il se sentait à l’abri, loin de l’effervescence, il n’avait qu’à attendre. Il glissa son regard sur la silhouette de son « assistant », calfeutré dans une alcôve. Il n’avait été activé que deux fois en deux ans, à chaque fois pour le service de routine et les mise à jour des logiciels cognitifs. Il n’avait rien contre les androïdes, mais il préférait les machines simples : il était trop souvent déstabilisé par la pertinence de leurs propos.

En observant le robot, il imagina la puissance de calcul nécessaire pour gérer les arrivages et départs de matières première et fossile, les milliers, voire les millions de robots, simples et complexes, qui œuvraient dans les profondeurs de la plaine, la gestion des stocks et des informations en temps réel… Y compris le climat ! Pas étonnant qu’une machine ait glissée pensa t’il. Ça arriverait à n’importe qui.

Il vérifia ses messages. Pas de réponses. Il vérifia les registres : de plus en plus de capteurs grillaient dans le voile électrique. Il lança un processus d’auto-évaluation des modules autonomes : tous répondirent par des V verts. Il considéra les rapports des circuits qui ne s’étaient pas correctement coupés et discerna au milieu des schémas que les valves d’arrêt d’urgences étaient non loin dans un des couloirs de maintenance. Après avoir vérifié une dernière fois ses messages, il se décida à ressortir. Il connaissait les tunnels par cœur mais sortit ses cartes et les étala, suivant son itinéraire du regard, photographiant pour la énième fois le labyrinthe dans sa mémoire. Il inspecta encore sa combinaison avant de s’enfermer dans le sas de sécurité. Il souffla longuement quand la porte extérieure s’ouvrit et secoua ses membres. Quelque chose lui hérissait l’échine.

Arrivé dehors, encore une dizaine de mètres en dessous de la surface, il vérifia la teneur en oxygène, la pression et la température sur les panneaux d’accès de la capsule. Compte tenu des conditions à la surface, les données n’étaient pas alarmantes. Chaud, lourd, humide… Sa combinaison auto régulée le coupait de ces états. Il prit ses outils, vérifia son respirateur et s’enfonça dans les entrailles de la machine.

Leave a Reply