Assommé par la fatigue, trainant ses entraves, Azan avançait poussivement. Son ravisseur ne ralentissait pourtant pas le rythme. Il le poussait régulièrement, l’obligeant à continuer malgré son souffle court. Les deux hommes s’étaient reposés tout l’après-midi dans une caverne et il s’était endormi d’un coup. L’attaque, la marche, la fatigue… son corps suivait difficilement. Epuisé, les questions ne cessaient de tourner dans sa tête. Il se raccrochait à ce que son ravisseur lui avait dit le premier soir : il pourrait rapidement retrouver sa liberté s’il faisait exactement ce que l’esclavagiste disait. Azan se sentait au bord d’un précipice. Il avait des vertiges, et pas seulement à cause du sentier sinueux.

Ils avaient repris la marche dès que le soleil était passé derrière la montagne et ils avaient attendu l’obscurité pour commencer à gravir un chemin à découvert. Le « sentier » n’était rien de plus que la science de son ravisseur : nul trace, nul cairn, aucun signe déterminant si ce n’était des rochers et des cailloux qui s’affaissaient sous leurs pas. Souvent, Sandkha tirait un petit coup sec sur les liens, pressant l’arrêt, pour écouter le silence. Il se retournait régulièrement, observait les affleurement rocheux… Azan sentait qu’il cherchait quelque chose, mais il ne pensait qu’à reprendre son souffle durant ces rares haltes.

Alors qu’ils venaient de dépasser un à-pic dans la falaise, suivi de la trace récente d’un éboulement, l’homme lui commanda de s’arrêter. Il sentit une main se poser sur son épaule, et tressaillit. Son ravisseur le fit se retourner, il souriait : « Tes amis sont bien trop lents. »

Azan le regarda incrédule, et Sandkha continua : « regarde. » Il pointa son doigt dans l’obscurité. Le prisonnier suivit la ligne imaginaire et aperçu un point luisant loin dans le vide, de l’autre côté de la nuit.

« C’est l’avant-poste le plus au nord que vous ayez. Du moins sur ce flanc. Ils viennent à peine de donner l’alerte. Le Socle est plus loin, mais il faut traverser la passe. ».

Sandkha sortit une gourde d’eau : « assieds-toi, reprends ton souffle. On va rester ici un moment »

Azan s’affala d’un coup. Il regarda le point brillant, par-delà l’obscurité sans fin. Trop lent ? Il secoua la tête. Plus très loin. Il se fixa sur cette idée. Il tourna son regard vers l’esclavagiste qui lui tendait la gourde. Il la prit, but, et vida un peu d’eau sur son visage. Le ruissellement le long de son coup provoqua un frisson. Il sentit la brume de son cerveau se dissiper un peu. En rouvrant les yeux, il fut surpris de voir son ravisseur le dévisager, transpirant la désapprobation.

« Quoi ? » Le ton agressif de sa voix surpris Azan. Il n’avait pas parlé depuis la caverne et l’air sec avait déjà aggravé son timbre. Malgré son appréhension et sa fatigue, il était capable de sentir une colère monter.

-Tu ne devrais pas gaspiller ton eau. C’est tout » Sandkha sortit une seconde gourde et en soupesa le contenu.

L’ingénieur fut percé d’un éclair de rage. Hier, il était chez lui. Hier, il préparait la cérémonie de sa fille. Hier il s’était levé avec sa femme. Et aujourd’hui il se retrouvait perdu au milieu des montagnes, sa famille dispersée, à cause d’un écorché donneur de leçons ?

Ses mots sifflèrent à travers ses lèvres « Et à qui la faute ?»

-La mienne, j’imagine. » Sandkha s’assit en face de son prisonnier. « Mais d’abord la tienne. » Il scrutait le marin. « Nous sommes en guerre, tu le sais non ? »

Il n’y avait aucune trace d’ironie dans ses propos et cela offusqua Azan.

L’écorché continua : « Tu te dis que je t’ai volé ton eau, ta famille, tes champs ? Que je t’ai réduit en esclavage ? Mais tu étais déjà esclave, Marin. Tu n’as fait que changer de propriétaire. Ton eau coule encore, tes champs n’ont pas bougés. ».

Un voile passa sur la colère d’Azan : « Et ma famille ? ».

– Le désert n’est pas si grand quand on sait ce qu’on y cherche. »

Il releva un regard vitreux. Le désert ? Ses yeux étaient humides de sentiments mélangés, mal contrôlés par son état d’épuisement. Cet homme le drainait. Il ressentait la distance qu’il y avait entre eux. Même s’ils parlaient le même langage, il ne se comprenaient pas. A quel jeu jouait-il ? Il se souvenait de la violence de l’attaque dans un flou. Des hommes qui hurlaient, des jappeurs harponnés dans un glapissement aigu… Lui-même était à peine sorti qu’il avait vu un homme dans sa vision périphérique, le mouvement d’une masse, puis le néant… ils avaient tout saccagés… Ils avaient déraciné sa famille…

Sa femme et sa fille étaient dans une caravane en partance pour une des cités « libres », réduites en esclavage… Cette pensée tournait en boucle dans sa tête. Il s’imagina fuir. Mais il ne connaissait pas son chemin. Et quand bien même il y parvenait, où chercher ? Il fut repris de vertiges.

Il avait déjà été envoyé vers le grand désert, lors de ses classes avec les phalanges. Les semaines avaient été d’un ennui terrible. Le sable qui s’insinuait partout, le soleil sans fin, les nuits dans les tempêtes… Et quand vous tombiez dans la torpeur, la mort vous cueillait : un scorpion dans une botte, une attaque de saute-sabre, un groupe de pillard…

Non, il n’était pas le bienvenu dans les sables, ni aucun autre serviteur de la parole : deux ans auparavant, ils avaient attaqué un bastion des cités libres que les hauts prêtres jugeaient trop proche des terres saintes. La cité du Pont, située sur une des nombreuses failles dans la Muraille était tombée au terme de violentes semaines de combat. La cité entière s’état soulevée devant l’agresseur, et les phalanges d’élite, le bras armé de la parole, avait dissipé ses citoyens, avait rasé ses fondations et dispersé ses pierres.

Depuis, ils étaient en guerre. La forêt pétrifiée et le Bassin s’était rapidement dépeuplé et était devenu le théâtre d’affrontements entre les milices libres et les phalanges de la parole. Les vallées verdoyantes étaient un butin juteux pour les nombreux pillards qui rodaient autour des armées.

Quelques secondes planèrent et Azan laissa son regard se vider, traverser la silhouette de Sandkha assis devant lui et se balader dans la nuit. Il reprit une gorgée dans la gourde et s’allongea.

Attendre. Il ne pouvait qu’attendre et espérer.

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